Short papers in applied linguistics/Cahiers de linguistique appliquée 3/2007: 5–28.
 

 

 

 

 

Quelques remarques sur les dichotomies

entre le système grammatical et l’activité verbale

 

Judit Szépe

 

Institut de Linguistique, Académie des Sciences de la Hongrie, Budapest, Hongrie

 

 

 

Résumé
 

Cet article argumente contre une conception élaborée pour expliquer le développement de la philosophie du langage, transférable au développement général de la linguistique. Cette conception suppose une seule dichotomie à partir de laquelle tous les systèmes de vue traitant le problème du développement des sciences du langage au cours de l’histoire de la pensée linguistique peuvent être pris en compte. Sur base des métathéories des 17e–20e siècles défendues par Humboldt et Saussure, l’article examine de prime abord les possibilités suivantes : certaines théories, n’étant pas considérées comme paradigmatiques, ne fonctionnent pas dans la philosophie du langage de leur époque de la même manière que les inclusions mais suivent de façon organique leurs prédécesseurs et trouvent leurs successeurs. Pour traiter le développement de la linguistique, à un sens étendu, ainsi que celui de la philosophie du langage, à un sens restreint, il semble plus avantageux de supposer l’existence de plus d’une dichotomie paradigmatique.

 

 

1.    Introduction : cumulativité et commensurabilité des théories au cours du développement des sciences

 

D’après Fehér–Hársing (1977) et Fehér (1982, 1983), la discipline du développement des sciences peut être considérée comme une discipline méta-scientifique qui examine de façon théorique les propriétés inhérentes au processus de la cognition scientifique. L’apparition de cette discipline est liée aux travaux de Thomas S. Kuhn des les années 60. C’est Kuhn qui a soulevé pour la première fois, d’une manière explicite et systématique, la problématique du développement des sciences sous un aspect avant tout historique. Mais les conceptions relatives au développement des sciences sans but historique sont déjà présentes dans la philosophie du Cercle de Vienne.  

Les approches fidèles à la ligne du Cercle de Vienne–Popper–Kuhn–Lakatos–Feyerabend, lesquelles examinent le processus de la re­con­nais­sance scientifique, cherchent la réponse à la question suivante (Hársing 1980, Fehér 1982, Chambre 1986) : la succession des idées scientifiques peut-elle être considérée comme un développement des sciences ? Les re­con­naissances deviennent-elles plus étendues et de meilleure qualité ?   

Le Cercle de Vienne base la thèse de la cumulativité sur le principe de la vérification et, par après, sur celui de la confirmation (Altrichter 1972). Au cours du processus d’acquisition des connaissances, il faut partir du principe que d’une part, les théories doivent être ramenées à l’expérience et que d’autre part, des constatations expérimentales doivent être dérivées de thèses théoriques. Pour résoudre le problème qui réside dans le fait que les propositions générales ne peuvent être vérifiées étant donné qu’elles sont applicables à un nombre infini de cas, Popper, acceptant aussi la cumu­la­ti­vité, propose le principe de la falsification. Une proposition n’a de valeur scien­tifique qu’au cas où elle peut être hypothétiquement réfutée par des propositions expérimentales. Une théorie est donc valide et contrôlée d’as­pects divers (bien que n’étant pas nécessairement vraie) jusqu’à preuve du contraire empirique. Le but des recherches scientifiques est toujours de fal­sifier l’hypothèse actuelle. A partir du moment où une hypothèse est fal­si­fiée, une nouvelle hypothèse se présente. Une discipline se développe donc suite à l’établissement, au contrôle et au rejet des hypothèses fal­si­fiables qui se succèdent (Popper 1959, 1962).

Mais le problème suivant reste irrésolu, tant pour l’approche du Cercle de Vienne que pour celle de Popper. Il existe des termes théoriques qui ne peuvent être confirmés et il existe des propositions parlant d’événements qui ne peuvent être falsifiées. Par conséquent, l’exigence de soumettre un terme théorique au contrôle de l’expérience ne peut pas toujours être accomplie.

Contrairement à la cumulativité Kuhn, Lakatos et Feyerabend sou­li­gnent que les approches scientifiques successives ne sont pas com­men­su­rables. Selon Kuhn (1962), dans toutes les époques d’une branche scien­ti­fique, les recherches sont dirigées par un paradigme, c’est-à-dire une ma­trice disciplinaire donnée. Le courant de pensée d’un paradigme valide ou ré­­fute une proposition. Au cas où une théorie arrive à un point critique, c’est-à-dire quand elle se retrouve devant des questions auxquelles elle n’est pas en mesure de répondre, des théories rivales apparaissent. Parmi elles, la théorie déterminante sera celle qui pourra apporter des réponses aux ques­tions et qui pourra expliquer toutes les relations entre des données ex­pli­quées par ses prédécesseurs. La théorie qui l’emporte détermine ensuite le nouveau paradigme.

Mais le nouveau paradigme démontre une approche tout à fait différente de celle de son prédécesseur : il n’y a pas de paradigmes qui peuvent se rendre compte de la même multitude de données. Par conséquent, la cu­mu­la­tivité et la commensurabilité entre deux paradigmes n’existent pas. La­ka­tos (1976, 1978, 1997) partage le même point de vue. Ce ne sont pas des théories uniques mais des projets de recherches qui se succèdent dans l’histoire d’une discipline.

La différence entre la conception de Kuhn et celle de Lakatos réside dans le fait que selon Kuhn, l’époque propre à une discipline est caractérisée par un seul paradigme, tandis que selon Lakatos, l’une des théories con­tem­po­raines exerce une influence prépondérante parmi plusieurs programmes de recherches. Le départ de la conception de Feyerabend (1975, 1981a, b) est d’une part, la présomption que les propositions empiriques dépendent d’une théorie et d’autre part, la thèse de la terminologie complexe des théo­ries. Il base sur ces deux constatations la thèse selon laquelle les théories successives ne sont pas commensurables.

 

2.    Le problème : un seul paradigme ou plusieurs paradigmes – une seule dichotomie ou plusieurs dichotomies ?

 

Dans ses travaux basés sur le modèle de Kuhn, Békés (1984, 1997) dé­ter­mine la position de l’ouvrage de Humboldt dans la philosophie du lan­gage selon la perspective du développement de la philosophie du lan­gage. La conception de Békés se montre aléatoire à plus d’un point de vue. D’après sa déclaration principale – élaborée pour exprimer le déve­lop­pe­ment de la philosophie du langage et applicable en général à celui de la linguistique – il existe une seule dichotomie par laquelle tous les systèmes de vue apparaissant au cours de l’histoire de la discipline peuvent être triés. Dans la philosophie du langage, cette dichotomie est la bifurcation langage privé vs. langage non-privé[1]. Même la catégorisation semble inconséquente. Les arguments sur la base desquels il faudrait considérer comme privée la théorie de Saussure et celle de Chomsky, à l’inverse de celle de Humboldt qui est considérée comme non-privée, ne sont pas évidents. Saussure déclare d’une manière explicite la dualité langue vs. parole. La langue est le côté so­cial et la parole le côté individuel du langage. La langue est une con­ven­tion sociale, c’est-a-dire un système de signes et de relations sur le­quel l’activité verbale de l’individu est basée. La langue est donc le produit col­lectif issu de la faculté du langage. C’est « un ensemble de conventions nécessaires, adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les individus » (Saussure 1916/1972 : 25). Il n’est pas facile de prendre la notion saussurienne de la langue pour identique à la notion d’origine cartésienne du langage privé dont les mots se réfèrent aux sensations propres de l’individu, même si les deux composantes du signe linguistique, le signifiant et le signifié, peuvent être considérées comme des constructions mentales (Németh T. 2006) puisque « la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles et des différences phoniques issues de ce système » (Saussure 1916/1972 : 166). Le langage privé ne pourrait être appris à personne d’autre (Békés 1984, 1997)[2]. Il est d’autant plus contestable si des langages variant d’un parlant à l’autre puissent permettre la communication ou assurer l’appartenance des locutions à une langue don­née. Les langages privés ne comportent pas le règlement grammatical de l’usage collectif du groupe langagier étant donné que le règlement est conçu pour appartenir seulement au langage non-privé.

Bien que dans les travaux de Chomsky (p. ex. 1965a), il ne s’agisse pas des actes de communication du sujet parlant idéal et solitaire, il est évident que le système de règles à représenter, la compétence comporte quelque chose de commun qui permet à chacun des sujets parlant une langue de former le même jugement quant à la grammaticalité d’un énoncé. Ce ne sont que les jugements de grammaticalité sur la base desquels les règles gram­ma­ticales, qui constituent le modèle de la compétence, peuvent être décrites. Il faut en plus se rendre compte de l’environnement langagier qui stimule le Language Acquisition Device (LAD) de l’enfant pour l’amener à construire les règles de sa langue maternelle. Au cours de l’acquisition de la langue, les règles de la compétence sont déduites et contrôlées par l’enfant sur la base des énoncés des autres sujets parlants. Ces traits de la théorie de Chomsky tendent à cautionner davantage le langage non-privé, caractérisé par « l’ac­ti­vité complexe de suivre des règles », (Békés 1984) que le langage privé de l’individu, inapprochable par les autres locuteurs.

Mais il faut soulever deux questions beaucoup plus sérieuses que celles de la catégorisation des notions de la théorie de Saussure et celles de Chomsky. Est-il vrai que la philosophie du langage obéit au principe paradigmatique de la dichotomie A vs. non-A ? Quelle est la relation entre la conception de Békés et celle de Kuhn, conçue comme le départ de la dicho­to­mie paradigmatique de la bifurcation privé vs. non-privé ?

D’après Kuhn, un nouveau paradigme introduit une vision du monde différente, une nouvelle représentation des données empiriques : l’approche des théories de l’un et de l’autre ne soulève jamais le même cercle de ques­tions. Békési devait ainsi vérifier pourquoi faut-il exiger la réponse d’une approche à une question qui traite un problème qui lui est impertinent et pourquoi considérer une nouvelle approche comme paradigmatique et non en rapport avec une dichotomie préalable sans tenir compte de sa nouvelle conception de base, systématiquement différente de celle des approches pré­cé­dentes. La conception kuhnienne sur le développement des sciences ne permet qu’une seule dichotomie paradigmatique pour l’époque d’une dis­ci­pline en relation avec laquelle la valeur des théories de l’époque doit être ap­préciée. La conséquence d’une telle vue est vraisemblablement un cercle vicieux. La dichotomie paradigmatique est généralisée à partir de certaines théories privilégiées. Ensuite, une théorie ne peut être considérée comme évaluable du point de vue du développement de la discipline qu’au cas où elle correspond à la dichotomie paradigmatique.

Étant donné que les théories du développement des sciences se basent tout d’abord sur l’examen des théories dominantes des sciences naturelles, il est nécessaire de constater que la méthode kuhnienne d’identification d’un paradigme a ses limites. La déclaration kuhnienne, selon laquelle un seul paradigme est totalement accepté par toute la communauté des chercheurs d’une époque scientifique, se heurterait par contre aux réticences de plu­sieurs branches du savoir, notamment celle de la linguistique. C’est-à-dire, il n’est pas exceptionnel – même dans une époque paradigmatique – que les recherches soient menées avec plus d’une seule matrice disciplinaire. C’est la raison pour laquelle il n’est pas facile de déterminer l’époque à partir de laquelle la linguistique peut être considérée comme une science para­dig­ma­tique.

La linguistique est généralement traitée comme une discipline para­dig­ma­tique à partir de la naissance de l’approche comparative et his­to­rique (cf. Robins 1967). Mais dans des époques antérieures, il existait aussi des dicho­to­mies dominantes (parmi les prédécesseurs, on peut citer la pro­blé­matique pluriséculaire de dhvani vs. sphoa dans la linguistique indienne ; dans l’An­­ti­­quité européenne, les bifurcations physei vs. thesei, analogie vs. anomalie ou schema vs. ennoia, ou encore la dualité signifi­ca­tion vs. supposition du Moyen-âge) et il existe à n’en pas douter des pé­riodes, dans la linguistique des époques modernes, qui n’ont pas qu’un seul para­digme à leur actif.

Le double but de cet article est d’une part de soulever – à la différence de la proposition de Békés (1984, 1997) – la plausibilité de l’hypothèse suivante : la conception de Humboldt ne doit pas être incluse dans la phi­lo­so­phie du langage de son époque et de notre ère car elle suit de façon organique ses prédécesseurs et trouve ses successeurs. Du reste, dans un sens plus général, notre but est d’argumenter en faveur de la nécessité de faire état de plusieurs dichotomies paradigmatiques pour saisir le dé­ve­lop­pe­ment de la philosophie du langage et de la linguistique.

 

 

3.  Le dégagement de l’inclusion : les dichotomies principales, et les prédécesseurs et les successeurs de Humboldt

 

Si l’on considère l’histoire de la linguistique, on s’aperçoit que l’opposition entre les méthodes taxinomique et théorique de la science ne coïncide pas avec celle de la linguistique traditionnelle et de la linguistique structurale, elle-même opposée à celle de la linguistique générative et transformationnelle. On peut dire sans le moindre doute que, dans l’ensemble, la conception taxinomique est restée prédominante : les objets et les critères de classification ont varié mais il s’agissait, en général, d’observer et de classer des faits. Mais d’un autre côté, on trouve, chez plusieurs auteurs classiques, des préoccupations qui se rattachent nettement à la conception théorique. On la retrouve dans la Grammaire du Port Royal et dans les travaux de Humboldt. Et le fait que dans la plupart de ces travaux-la, les modèles théoriques restent à un stade assez intuitif, cela n’en diminue pas le mérite pour autant.

Il existe des conceptions qui définissent la notion de théorie. Par exemple, selon Karl Popper, une théorie est basée sur certaines activités, mais en dépassant cette période empirique, elle gagne un statut scientifique. La constitution comporte des règles : elle ne doit pas être contradictoire, elle doit être réfutable, elle doit être exhaustive et elle doit être généralisable. Selon Chomsky, l’évaluation d’une théorie dépend encore de la précision avec laquelle elle est formulée. Il est tout à fait vrai que la conception de Humboldt ne satisfait pas tous ces critères, mais une théorie qui pourrait le faire démentirait la nature infinie de la connaissance (gnosie).

Humboldt est considéré dans l’histoire de la science du langage comme l’un des fondateurs de la linguistique moderne : l’un des rares linguistes du début du 19e siècle qui n’a pas donné la prééminence à l’histoire. Le problème de la classification des langues et de la parenté entre les langues – soulevé la première fois avec la découverte du sanskrit par Sir William Jones et traité par Franz Bopp avec la mise en évidence de la filiation génétique entre certaines langues – se poursuit sous la forme de la linguistique génétique et de la typologie des langues. La typologie, une branche de la linguistique, a été représentée dans les travaux de Humboldt. Il est considéré comme l’un des précurseurs du structuralisme grâce à l’importance qu’il donne à la notion de la forme dans ses constatations générales sur la langue et dans celles de ses descriptions concernant les langues diverses. Pour la conception de la typologie des langues, l’ouvrage de Humboldt est d’une importance significative. Il existe des tentatives antérieures aux considérations de Humboldt pour essayer de distinguer, de classer et de répartir les langues en classes selon les critères typologiques. Mais Humboldt est le premier chez qui la recherche typologique trouve son lieu et son rang dans les cadres de la conception globale de la linguistique et de la théorie du langage.

Pour Humboldt, l’objet de la linguistique générale est l’étude comparative des langues, particulièrement l’étude des différences existant entre les langues diverses. Et la reconnaissance des différences présuppose la comparaison dont elle est le résultat. Mais cet objet ne peut être qu’un moyen et non pas une finalité. La comparaison des langues est le moyen de la reconnaissance de la nature et du rôle du langage humain. Humboldt considère les langues diverses comme des produits de la capacité créatrice de l’humanité par lesquels cette même capacité se manifeste et s’explique. La comparaison des langues sert, d’une part, à se rendre compte de cette faculté et, d’autre part, à définir l’importance de la multiplicité des langues pour l’évaluation de l’esprit humain. Cette considération a deux aspects convergents. L’un aboutit à la conception psychologique (mais pas psychologiste) du langage tandis que l’autre aura amené aux sources du structuralisme.

Passons en revue la première voie qui met l’accent sur la capacité linguistique créatrice inhérente à l’esprit de tout sujet parlant. La langue est considérée comme la capacité vivante qu’ont les sujets parlants de produire et de comprendre les phrases et non comme l’ensemble des produits de l’élocution et de l’écriture. Tout cela s’oppose à la conception de Chomsky : la langue n’est rien, la grammaire est l’essentiel. La langue n’est qu’un ensemble de phrases énoncées ou écrites. Ou bien : la grammaire de Chomsky correspond à la langue de Humboldt comme force créatrice. Pour Humboldt, la langue est donc un pouvoir créateur et non pas un simple produit. La capacité langagière est une propriété essentielle et universelle de l’esprit humain qui a deux conséquences. D’une part, il doit exister des règles communes pour toutes les langues, la recherche étant l’un des buts partiels de la linguistique générale (faisons attention à l’analogie a la grammaire universelle de Chomsky). D’autre part, la nature de cette capacité explique que les locuteurs font un emploi infini de ressources linguistiques finies. On peut se rendre compte d'une autre analogie à Chomsky : il est possible de se représenter une grammaire sous la forme d’un automate fini qui est capable d’engendrer un ensemble infini de phrases (Chomsky 1957). La conception de Humboldt est semblable : les organismes finis – comme l’organisme humain – sont capables de faire un usage infini de moyens finis.

La langue est le produit de l’activité verbale. L’essentiel de la langue se rattache à la parole. Si l’on essaie de s'enquérir des notions de langue vs. parole, on peut constater que le contenu humboldtien de ces notions s’oppose au contenu saussurien de langue vs. parole. Tandis que Saussure considère la langue comme une institution sociale dont l’emploi individuel est la parole, Humboldt considère que la parole (c’est-a-dire la capacité verbale) est une activité créatrice. Et ce qu’on appelle en général langue n’est qu’un stock lexical et un système de règles qui sont les produits de la parole.

L’activité verbale est un travail toujours renaissant qui permet à la voix, par le jeu de l’articulation, d’exprimer la pensée. Cet effort de l’activité verbale est productif. Il est donc de nature créatrice, c’est-à-dire qu’il engendre quelque chose de nouveau, mais la manière de créer est constante. (Une autre analogie a Chomsky se présente : tout sujet parlant est capable d’émettre ou de comprendre un nombre infini de phrases jamais prononcées, ni entendues auparavant). Cette manière est celle dont une langue range ses sons pour exprimer les pensées. D’après Humboldt, c’est la forme de la langue donnée. La forme de la langue est donc la méthode destinée à construire une langue, la loi d’après laquelle une communauté langagière ne cesse de produire ou de générer sa propre langue.

A partir de cette considération, Humboldt constate que la définition convenable de la langue ne peut être que génétique : la langue comme produit ne peut être abordée qu’à partir de l’activité qui la génère.

Et maintenant, passons en revue l’autre voie. Un individu ou un peuple n’acquiert la langue héritée qu’au cas ou il en reconnaît la forme qui recouvre elle-même la globalité des détails langagiers. Chomsky (1965b) constate que la forme de la langue chez Humboldt peut être identifiée à la notion de grammaire générative utilisée dans la terminologie du 20e siècle. Humboldt se propose de reconnaître et de montrer la façon dont les détails langagiers constituent une globalité organisée. Comme on l’a déjà constaté dans la conception de Humboldt, la comparaison des langues sert à révéler la faculté langagière créatrice humaine. Mais cette capacité ne se réalise dans sa totalité que par l’ensemble de ses produits. Mais comment pouvoir se rendre compte de cette totalité sans être obligé d’établir une comparaison entre toutes les langues du monde ? La solution de Humboldt : cela peut s’effectuer au moyen de la typologie des langues. Dans sa typologie, Humboldt distingue trois sortes de langues : des langues isolantes, agglutinantes et flexionnelles. Il établit un rang entre ces différentes langues.

Le but de Humboldt est double. D’une part, il veut démontrer que le facteur qui forge une langue est la structure grammaticale. D’autre part, il affirme que la structure grammaticale – malgré l’existence de toutes sortes de différences entre les langues – ne peut suivre que certaines règles qu’on peut définir pour chaque langue. Il s’agit de l’analogie à l’une des deux notions de Chomsky. Il y a deux types de créativité que Chomsky appelle « la créativité qui change les règles » et la « créativité qui est gouvernée par les règles ». Selon Chomsky (1965a, b, 1968), Humboldt ne fait pas de distinction nette entre les deux types de créativité et semble ne s’intéresser qu’à celle qui est gouvernée par les règles.

Ce qui explique la multiplicité des langues et les différences entre elles, c’est, d’une part, la différence des modes selon lesquels les peuples interprètent et comprennent le monde, et, d’autre part, le fait que chaque langue est un organisme particulier. En même temps, Humboldt accepte la nécessité et la justice ou, mieux dit, la raison d’être de la grammaire générale qui se fonde sur l’universalité des lois de la pensée. Elle est – en se servant d’un contexte auquel se réfèrent les langues comparées – une condition indispensable de la linguistique comparative. Il s’agit de l’existence des universaux, d’après la terminologie de Chomsky.

En ce qui concerne l’organisme de la langue, l’essentiel en est la nature de ses parties et les relations entre celles-ci ne peuvent être compréhensibles qu’à partir de la totalité de l’organisme. Chaque élément d’une langue existe par un pouvoir qui dirige toute cette langue. Humboldt refuse donc que la langue ne soit qu’une nomenclature de mots, un ensemble sans toutes sortes de systèmes. Selon Humboldt, les langues diverses n’ont pas à dénommer, au moyen de signes divers, les objets ou les processus du monde donnés une fois et toujours pour tout le monde. Il refuse la segmentation indépendante de la subjectivité et constate, comme on l’a déjà vu, que la différence des langues est celle de la vision du monde des communautés langagières diverses. La langue comme organisme est engendrée par le peuple et le développement en est déterminé par la physiologie de l’homme doté d’esprit. Après la formation totale de la langue, l’individu ne peut plus la changer. Mais c’est la structure de la langue qui détermine la pensée de l’individu. Selon la ligne Leibnitz–Herder–Humboldt, sans activité verbale, il n’y a pas de pensée. Mais Humboldt fait la distinction entre ces deux notions. La pensée est de nature plus nette et plus globale que la langue qui est l’aspect formel de la pensée. La pensée dépend non seulement de la langue au sens général du terme mais aussi de la langue particulière. La langue est la manifestation du caractère de l’esprit national. La langue détermine en premier lieu l’esprit individuel malgré son origine collective. A ce point, la théorie de Kant influence la conception de Humboldt. D’après Kant, les sensations, produites par le monde extérieur, sont ordonnées en catégories (espace, temps, causalité) imposées par l’esprit. Humboldt considère la langue comme un contexte référentiel a priori pour la pensée. Il y a encore une influence de Kant sur Humboldt : selon la thèse de Kant, la connaissance humaine est le résultat d’une interaction entre le monde et l’individu, entre le sujet et l’objet. D’après la conception de Humboldt, la langue a un intermédiaire entre le monde à percevoir et la pensée active de l’individu. A partir de là, Humboldt en arrive à la relativité de la langue. Chaque langue particulière est un véhicule, un milieu, un médiateur entre le monde et l’individu.

Bien qu'on puisse trouver les prédécesseurs de Humboldt à l'époque de l’Antiquité, il est important d’observer les dichotomies et les différents systèmes de vue du 17e siècle pour en réfuter l’inclusion. Les thèses fondamentales de la grammaire du Port Royal (Lancelot Arnauld 1660) – qui est considérée comme le prédécesseur principal de la métathéorie de Chomsky – sont basées tant sur les dichotomies de Sanctius (1587) (l’usage du langage vs. le système sous-jacent et les formes grammaticales universelles vs. spécifiques aux langues particulières) que sur la philosophie du langage cartésienne (Descartes 1637, 1641). Cette philosophie du langage élabore des théories parallèles de la pensée et du langage humains. La créativité langagière, dans l’usage quotidien du langage, recouvre le sens suivant: par le langage, l’homme est capable d’exprimer des nouvelles pensées sans que la langue doive être soumise à l’intelligence. La tentative d'explication de cette considération est démontrée par son approche rationaliste concernant l’acquisition du langage. Selon cette conception, l’acquisition du langage est permise par les universaux de la pensée humaine qui sont indépendants de l’empirie.   

Leibniz, contemporain de Humboldt, tend à construire dans son ouvrage de 1684 un système de symboles (une langue artificielle) dont les relations internes correspondent à celles des notions de la langue. Ainsi, ce système fonctionne comme une langue vernaculaire universelle (lingua characteristica universalis) qui est à la fois capable de représenter exactement des connaissances humaines déjà acquises et de formaliser l’infinité des relations des données. Leibniz (1666, 1684) suppose l'éventualité d’une langue formelle dont les relations correspondent à celles qui existent entre les éléments du monde. Cette conception – différente de celle du Port Royal – se base sur l’hypothèse selon laquelle la pensée ne préexiste pas au langage car sont simultanés. Le langage est le moyen de la pensée.

Les hypothèses du Port Royal trouvent leurs épigones au cours du 18e siècle mais on peut également trouver des différences conceptionnelles et méthodologiques. Tandis que dans la grammaire du Port Royal, les schèmes logiques ne font que correspondre aux formes grammaticales, pour plusieurs philosophes du 18e siècle, ils sont identiques. Tandis que selon le Port Royal, les universaux peuvent être retrouvés à partir de la recherche des langues particulières, il y a des savants du 18e siècle qui prennent pour négligeable l’analyse directe des données. La dérivation des universaux doit partir de spéculations et le rôle de l’empirie doit être réduit à vérifier ou réfuter la théorie. A la différence de l’examen de la langue contemporaine du Port Royal, les philosophes du 18e siècle prêtent attention aux questions relatives à l’ origine et au développement du langage. 

Ces deux approches de l’époque sont inspirées par deux hypothèses. L’une des hypothèses accentue la nature sociale et psychique de l’origine et du développement du langage tandis que l’autre met l'emphase sur la nature logique. La grammaire générale de Beauzée (1767) distingue trois aspects du langage : la «langue» exprime les lois de la pensée, «l’idiome» exprime la vision du monde d’une communauté langagière et «le langage» exprime le jargon d’un sujet ou d’un groupe parlant. C’est la conception de Beauzée selon laquelle l’examen des principes universaux du langage et l’analyse des langues particulières sont distingués pour la première fois en tant que science vs. métier. L’examen de la langue se rapporte tout d’abord à celui de la succession et des relations des idées élémentaires de la pensée qui se manifestent dans l’ordre des mots dans des propositions. La typologie de langue de Beauzée s’appuie aussi sur sa propre conception quant à l’ordre des mots. Dans les différentes langues,  l’ordre des mots correspond, dans une certaine mesure, à la succession des idées. Les langues dont l’ordre des mots dans la phrase correspond point par point aux éléments de la pensée sont les langues les plus anciennes. Par contre, selon Condillac (1746), il est insensé de supposer la successivité des idées élémentaires puisque les pensées sont simultanées et ne peuvent être segmentées. Ce n’est que le langage qui leur donne une successivité. Rousseau (1782) considère que la faculté du langage est une capacité dont la réalisation est liée aux sociétés humaines. S’il y a une société, il y a la langue qui va avec. Sans société, la langue n’est qu’une virtualité. Rousseau associe l’origine du langage à l’instinct social d’exprimer d’abord les sentiments, puis les connaissances : c’est la base de l’augmentation du degré de l’abstraction dans les langues au cours de leur développement.  

Les conceptions sur le développement et la parenté des langues du 19e siècle s'inscrivent dans la lignée de celles de la Renaissance et du 18e siècle. L’école la plus solide de la linguistique se base sur la méthode comparative et historique née à l’époque de la Renaissance. Son but est de retrouver la filiation génétique entre certaines langues, en découvrir le développement au cours des siècles et reconstruire une langue et une culture communes pour toutes les langues et toutes les cultures modernes. Les hypothèses sont fondées sur les correspondances et les changements retrouvés dans les analyses philologiques. L’enquête des ressemblances des mots propres aux différentes langues (dont le résultat est l’identification du sanskrit comme l’ancêtre commun de la famille indo-européenne) est secondée par la recherche systématique des relations génétiques dans le premier tiers du 19e siècle. Les bases théoriques de la comparaison des langues indo-européennes sont posées par Bopp (1816). Le but des recherches est la comparaison des formes grammaticales dans des différentes langues indo-européennes afin d'en trouver un état ancien qui peut être le sanskrit par sa structure morphologique et qui permet d’expliquer les formes grammaticales rassemblées. Plus tard, Bopp élargit ses recherches vers le domaine de la phonétique, ce qui lui permet de retrouver le mécanisme du changement phonétique régulier. Les précédents critères du changement systématique apparaissent aussi dans l’ouvrage de Rask (1811, 1818). Selon lui, la comparaison doit partir des critères morphologiques et non pas lexicaux puisque la ressemblance des mots n’est pas une évidence assez fiable. L’intégration de l’aspect historique dans la grammaire comparative est due au travail de Grimm (1819) qui dérive le développement des langues germaniques à partir de l’indo-européen. Son œuvre comporte une phonétique détaillée et démontre la structure de deux phases des modifications sonores (mutation consonantique allemande et mutation consonantique haut-allemande) qui distingue toutes les langues germaniques des autre langues indo-européennes. Grimm a fondé ses recherches sur Rask (1818) sur les origines du vieux norrois.

La possibilité d’examiner la langue par les méthodes des sciences naturelles est posée la première fois chez Schleicher (1863). Dans sa théorie sur l’arbre généalogique des langues inspirée par Darwin, il métaphorise le darwinisme pour le transformer en théorie linguistique. Il suppose que la naissance d’une famille de langues commence par l’isolation des langues à un moment donné. Selon le darwinisme linguistique de Schleicher, la langue est un organisme donc sa méthode doit être, d’une manière générale, la même que celle des autres sciences naturelles. Les critères de la parenté des langues selon Schleicher sont le changement phonétique régulier, la plausibilité sémantique et la coïncidence du noyau central lexico-grammatical (1861–62).

L’hypothèse du relativisme linguistique de Humboldt (1820, 1836) découle tout d’abord des conceptions du 18e siècle (et encore plus tôt de la révolution copernicienne). Elle analyse la relation d’une part, entre la langue et la pensée et d’autre part, entre la langue et la culture. Selon l’hypothèse humboldtienne – dont les signes avant-coureurs sont d’abord les idées de Rousseau et de Condillac, encore plus tôt celles de Leibniz et  celles de ses contemporains : Schlegel, Schleicher et Herder – les langues peuvent être examinées de deux points de vue différents. Les langues ont d’une part des traits de caractère communs et d’autre part des traits de caractère différents. Les derniers sont à l’ origine des différences culturelles des communautés parlantes (des nations) (Telegdi 1970, Károly 1970).

Contrairement aux doctrines cartésiennes et rationalistes, la conception humboldtienne s'inscrit dans la continuité de celle de Rousseau : la pensée ne préexiste à la langue dont la genèse a un rapport avec la formation des sociétés. Pour Humboldt, l’acceptation de la tendance qui – à l’influence du développement de la biologie au cours du 19e siècle – tient la langue pour organisme (à partir de la postulation (1) des phases du développement des langues, (2) de la nature autonome du système langagier) se lie a la conception de la langue comme institution sociale. La langue comme organisme est construite par la communauté langagière (la nation), mais après sa naissance – à l'instar du monde des vivants – elle ne change que peu à peu. La pensée humaine n’est pas capable d’influencer la langue puisque c’est la structure-même de la langue qui détermine la pensée. La langue et la pensée ne sont pas identiques : il est impossible de penser sans parole, la langue est le moyen formel de la pensée. Enfin, Humboldt arrive à la conception de Condillac : la langue détermine la pensée par le fait que la pensée dépend autant de la langue que de la vision du monde des langues particulières.

Pourquoi les idées de Humboldt sont-elles tenues pour une inclusion? Ce jugement probablement erroné peut venir du fait que la science du langage reste empirique et historique tout au long du 19e siècle. L’école dominante de l’époque, le mouvement néogrammairien, arrive à ses sommets. Pour les néogrammairiens, les questions théoriques humboldtiennes concernant le système de la langue peuvent être impertinentes. Mais la tendance humboldtienne ne reste pas sans successeurs. Voici venir la grande tournure saussurienne qui se lie strictement – entre autres – aux précédents humboldtiens. Bien que les idées de Humboldt ne suivent pas les directions principales, elles ne restent pas sans réactions. C’est même Schleicher (1863) qui fait attention au parallélisme de l’hypothèse darwinienne de l’évolution et de celle de Humboldt concernant la perfection continuelle de la langue. Les changements historiques du type des langues examinées dans les œuvres de Schleicher s’intègrent d’une manière empiriquement vérifiable aux cadres de la conception humboldtienne.

Au début du 20e siècle, Saussure (1916/1972) est le premier a définir la linguistique comme une discipline autonome dont l’objet – dans la ligne de la conception de Humboldt – est l’examen du produit collectif de la faculté du langage qui est l’état synchronique de la langue considérée comme un système de conventions ayant des relations internes parmi ses composants et permettant au sujet de parler. La définition des signes dont la langue se compose coïncide aussi avec la conception de Humboldt. D’une part, la dichotomie saussurienne de signifiant vs. signifié correspond à la dichotomie humboldtienne qui fait la distinction entre l’aspect interne (notion) et l’aspect externe (son et accent) du mot, unité minimale de la langue. D’autre part, la conception saussurienne, relative a la détermination de la valeur d’un élément qui résulte de la présence simultanée des autres éléments, coïncide avec la conception de Humboldt quant à la nature organique de la langue. Les vues de Saussure concernant l’aspect diachronique du langage se rattachent a la fois aux idées de Humboldt et à celles des néogrammairiens. Les premières peuvent être caractérisées par la conception ethnolinguistique selon laquelle chaque langue reflète les traits psychiques du peuple qui la parle : les diverses langues segmentent différemment le monde du point de vue de la catégorisation conceptuelle. Les deuxièmes peuvent être caractérisées par l’hypothèse portant sur les changements langagiers d’origine de la parole et la contre-influence de l’unification analogique. Les idées humboldtiennes développées en théorie paradigmatique par Saussure se prolongent tant dans les écoles structuralistes concentrées sur l’aspect formel de la langue que dans la théorie du champ de la sémantique.

Le cercle de Copenhague, ayant des exigences essentiellement métathéoriques, recherche les critères universels visant à construire une théorie de langue déductive. Cette école définit l’objet de la linguistique, nommé glossématique, comme l’expansion de la sémiologie saussurienne en concordance avec les idées de Humboldt. D’après Humboldt, l’essentiel de l’usage du langage est la segmentation par laquelle la substance cognitive sans forme se met en relation avec la substance phonique sans forme. L’école copenhagoise postule un isomorphisme entre le plan du signifiant et celui du signifié. Dans la dichotomie signifié vs. signifiant, les linguistes copenhagois font la différence entre substance et forme. Ni la phonétique qui examine la substance du signifiant (substance sonique universelle), ni la sémantique qui examine la substance du signifié (substance idéique universelle) n’appartiennent à la linguistique. L’objet de la linguistique est restreint à la glossématique qui  se compose d’une part de la phonologie et d’autre part de la grammaire. La phonologie examine la forme du signifiant (réalisation des sons, spécifique aux langues individuelles) et la grammaire examine la forme du signifié (réalisation des pensées, spécifique aux langues individuelles) (Hjelmslev 1943/1953, 1947, Uldall 1957).

L’école américaine du structuralisme met en avant deux branches qui résultent du problème pratique de la description des langues indiennes. Le but de Bloomfield et de Harris, en premier lieu, est de construire – à partir de la segmentation des énoncés sur différents niveaux et de la linéarité de l’enchaînement des éléments langagiers – un système de catégories basé exclusivement sur des critères formels qui peut servir de méthode universelle pour décrire n’importe quelle langue (Bloomfield 1933, Boas 1911, 1922, 1933). Un autre mouvement de cette école, dont les maîtres à penser sont Boas, Sapir (1921, 1929, 1939, 1949, Sapir­–Swadesh 1939) et Whorf (1940, 1956/1997), est en étroite relation avec les recherches anthropologiques. Ce courant prolonge la conception humboldtienne et saussurienne du relativisme langagier d’après laquelle la segmentation et la vision du monde des différents peuples se manifestent dans les langues diverses. En Europe, l’idée du relativisme se poursuit dans le domaine de la sémantique. L’approche de la langue comme système aboutit à la problématique du système des sens. D’après les néo-humboldtiens allemands, les constituants du système sémantique sont les champs conceptuels qui sont distinctement divisés par des langues, conformément à la vision du monde des peuples parlant des langues différentes.

 

 

4.    Des dichotomies actuelles et des tendances suspectes de paradigmes

 

Comme on l'a déjà vu dans la révision précédente, aucune période antérieure de la linguistique ne peut être caractérisée par un seul paradigme. La grammaire générative, actuellement prédominante, inaugurée par Chomsky (1957, 1965a), connaît également ses précurseurs, des terrains en dehors de son domaine d’examen et des approches parallèles (voir Newmeyer 1986).

L’exigence de décrire la langue au moyen de méthodes scientifiques a été déjà soulevée au cours du 19e siècle. Les tendances de formalisation de l’école copenhagoise du structuralisme lui ont donné de l’élan et, finalement, Chomsky formule d’une manière explicite les principes et les méthodes qui ont apporté une réponse aux critères de cette exigence : c’est la première fois dans la linguistique que l’approche scientifique s’attache à la description formalisée dont l’exigence a été soulevée dans des époques antérieures.

Tandis que dans la conception de Chomsky, le rôle central de la syntaxe et l’hypothèse de la créativité langagière trouvent ses prédécesseurs (cf. la Grammaire du Port Royal et Humboldt traités plus haut), c’est la première théorie dans laquelle ces deux hypothèses se lient d’une manière organique. La priorité de la syntaxe résulte du fait que la récursivité, ne fonctionnant que dans le domaine de la syntaxe, permet d’expliquer la créativité, hypothèse de base de la métathéorie générative.

L’exigence de définir la relation entre les grammaires individuelles et la théorie de la grammaire par une métathéorie a aussi ses précurseurs, mais Chomsky est le premier qui en a défini les critères exacts[3]. Dans les années 50, les dichotomies génératives – compétence vs. performance, universel vs. individuel, principes vs. paramètres, transformationnel vs. non-transformationnel – sont les notions de base d’un nouveau paradigme dont l’opposition méthodologique principale à la méthodologie du structuralisme réside dans les structures abstraites des dérivations hypothético-déductives. La linguistique – qui se différencie de plus en plus au cours de son histoire (dès Saussure, elle se distingue des disciplines qui l’ont intégrée auparavant) – retrouve ses relations interdisciplinaires à un niveau plus élevé, entre autres avec la sociologie, les sciences neurologiques et l’approche cognitive par la théorie générative à l’exigence de l’adéquation explicative.

La sociolinguistique est un mouvement non-génératif des années 50. L’aspect structurel et l’aspect social de l’examen de la langue ne sont pas encore distingués dans les idées de ses précurseurs (Gabelentz, Wegener, Wrede) au début du 20e siècle. Cette intégration résulte du but primaire de la linguistique historique et de la linguistique comparative : l’examen de l’histoire et des filiales génétiques d’une langue individuelle pour découvrir la culture du peuple parlant cette langue. Trois facteurs – la naissance de la sociologie (Comte, Spenser, Durkheim), l’examen des aspects géographiques et socioculturels des langues et l’approche anthropologique de l’école américaine du structuralisme appliquée dans la description des langues indiennes (Boas, Sapir, Whorf, Bloomfield) – convergent vers la formation d’une méthode de description des langues qui se sépare ostensiblement, a compter des années 60, de la méthodologie de Chomsky qui consiste à analyser les structures. La sociolinguistique s’oppose à chaque point fondamental de l’approche générative. Contrairement à la grammaire sans règles alternatives du sujet parlant idéal, la sociolinguistique démontre l’existence de variantes. Contrairement aux règles déclarées absolues, il existe une détermination sociale des règles. Le domaine d’examen de la phrase s’oppose au domaine d’examen de l’énoncé et l’analyse de l’intuition s’oppose aux examens empiriques.

Au cours des dernières décennies, la question suivante s’est soulevée de temps à autre : est-ce que la sociolinguistique est un nouveau paradigme dans la linguistique? Dans le sens kuhnien du terme, pas du tout. La naissance de la sociolinguistique n’a effacé ni les approches génératives, ni les autres approches analysant la structure grammaticale. De nos jours, il existe deux «publics» et deux paradigmes de la linguistique (Cseresnyési 2004: 23).

L’approche cognitive, qui influence un domaine de recherche de plus en plus étendu pour le nouveau millénaire, donne naissance à un troisième mouvement dans la linguistique dont les bases diffèrent non seulement de la linguistique des structures mais aussi de la sociolinguistique. Son apparition a été permise par l’interdisciplinarité de la théorie générative à l’exigence de l’adéquation explicative qui supposait la vérification des catégories et des règles génératives par des évidences indépendantes, étant à l’origine étrangères à la linguistique. Lors de l'apparition du cognitivisme en psychologie dans les années 50, la base du mouvement cognitif était une nouvelle approche de la vision cartésienne de l’homme d’après laquelle l’activité cognitive humaine résidait dans la manipulation des symboles. Cette constatation est fondée sur des thèses neuropsychologiques. Au niveau le plus élevé du système nerveux, les processus du traitement de l’information s’effectuent non pas sur des stimuli physiques mais sur des symboles qui sont des patterns neuronaux formées à partir de stimuli physiques. Lors de l'activation des neurones, les processus cérébraux constituent une configuration synaptique («symbole») du stimulus physique éphémère dans les stocks de mémoire à différentes capacités pour des traitements ultérieurs. Au cours de la comparaison recherchant les patterns des connaissances préalables, la représentation mentale des nouvelles informations sera formée, stockée et insérée au système des connaissances de l’homme.

L’approche cognitive, qui n’est le paradigme que d’une seule discipline, décrit un arc qui traverse le domaine de recherche de toutes les disciplines qui examinent la connaissance humaine comme par exemple la biologie, la psychologie, la philosophie, la logique, les mathématiques, l’informatique et la linguistique. Ce mouvement tend à construire des modèles représentant la connaissance et la formation de la connaissance humaine dont les termes théorétiques ont une valeur commune dans le segment commun des disciplines qui examinent les différents aspects de la connaissance. A la différence de la linguistique des structures et de la sociolinguistique, les modèles cognitifs constituent des systèmes d’opération qui assurent le passage de l’information de l’input à l’output et tendent également à donner une explication vérifiable du point de vue neurologique sur les états et les processus mentaux de la structure, de la formation, du stockage, de l’usage et des interactions de la connaissance humaine. C’est-à-dire des opérations dynamiques (algorithmiques et vérifiables par l’implémentation) qui se lient aux analyses statiques de la computation. Selon l’hypothèse de base de l’approche cognitive, la formation de la représentation mentale – la formation de la connaissance humaine – est un processus destiné à construire un modèle sur les informations du monde. Ainsi, les modèles cognitifs peuvent être considérés comme des métamodèles (Caplat 2008).

 

 

5. Conclusion

 

En prenant en considération la naissance et le développement des paradigmes au cours des diverses périodes de la linguistique, le résultat de ce tour d’horizon des dichotomies fondamentales ne réfute pas l’hypothèse de base posée au début de cet article. L’examen a démontré que les métathéories des 17e–20e siècles n’étaient pas sans prédécesseurs. La théorie de Humboldt ne peut être considérée comme un paradigme potentiel qui représente la minorité des approches qui diffèrent du paradigme dominant mais – malgré ses précurseurs et ses prédécesseurs – n’est qu’une inclusion. A partir du travail de Humboldt, on peut même reconnaître, à un sens étendu, que ni l’histoire de la linguistique, ni celle de la philosophie du langage ne peuvent être dérivées d’une seule dichotomie paradigmatique. Il est impossible de démontrer l’omnipotence exclusive d’un seul paradigme au cours des périodes de la linguistique ainsi qu'au cours d’une période donnée. Cette approche soulève inévitablement la question suivante : si l’on suppose la possibilité de plus d’un paradigme dans les différentes périodes de la linguistique, les mouvements considérés comme paradigmatiques peuvent-ils être considérés comme appartenant a la notion de paradigme de Kuhn dont le critère essentiel est l’autorité et la normativité dans «la science normale», c’est-à-dire dans les périodes quotidiennes de recherches d’une discipline donnée ?

 

 

 

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[1] En termes de langage privé et de langage non-privé, le langage se distingue du langage saussurien étant donné que, pour Saussure, la notion du langage coïncide en gros avec celle de la faculté du langage.

[2] Il semble que la notion du privé n'établisse aucune distinction entre la référence et la dénotation. Tandis que la premiere nappartient pas au système des règles de la langue (puisquelle se réfère au dehors de la langue), la deuxième se réfère aux traits de la com­posante sémantique du lexique qui sont communs à la grammaire propre de chaque sujet parlant dune langue, de la même façon que les traits syntaxiques relatifs aux règles struc­tu­rales. 

[3]  Une théorie grammaticale dispose de trois moyens pour permettre de construire un modèle, une grammaire individuelle qui convient aux principes universaux: (1) le moyen de la révélation (une grammaire individuelle peut être construite à partir de données linguistiques); (2) le moyen de la décision (on peut déterminer ladéquation dune grammaire individuelle supposée à partir de la vérification de la grammaire par les données linguistiques); (3) au moyen de lévaluation (on peut sélectionner la meilleure grammaire parmi plusieurs modèles également idoines à partir de données linguistiques et par lapplication du critère de simplicité).